S'orienter en temps de crise (5/5)

ENQUÊTE (5/5) « L'école à distance » 🕵️

Comment se projeter quand tout est à l’arrêt ? Comment cette année a-t-elle influé sur les projets académiques et professionnels des étudiants ? Cap sur les écoles, leurs enseignants et leurs étudiants, pour comprendre l’orientation en temps de crise

François Taddei
Merci à
Apolline Tarbé
Écrit par
Apolline Tarbé


Pour comprendre ce qu’est l’orientation, je commence par me diriger vers des spécialistes et rencontre Annick Soubaï, directrice du Centre d’Information et d’Orientation (CIO) des enseignements supérieurs en Sorbonne. Annick Soubaï définit l’orientation comme le fait de “poser une décision et prendre une direction donnée”. Je rencontre également Jacques Pouyaud, docteur en psychologie et maître de conférences à l’Université de Bordeaux, pour qui l’orientation est “une activité de construction de soi en interaction avec son environnement, qui implique nécessairement le dépassement de soi”. L’orientation est donc intrinsèquement liée au mouvement, comme le rappelle poétiquement Annick Soubaï en conclusion de notre entretien : “étymologiquement, l’orientation provient des termes latins “oriens" (orient) et "oriri" (se lever). L’Orient est tourné vers le soleil levant donc lorsqu’on s’oriente, on se tourne vers le soleil levant et vers l’avenir”. 

N’est-ce pas ironique, de parler de mouvement alors que  le monde de l’enseignement supérieur est justement confiné et immobile depuis maintenant un an ? Et pourtant, quand je relis les trames des 30 entretiens passés au cours des dernières semaines - 11 responsables pédagogiques, 8 étudiants, 6 professeurs, 5 chercheurs - la thématique de la transformation se dégage comme le fil conducteur de toute mon enquête. Si l’immersion au sein du petit monde de l’enseignement supérieur m’a montré une chose, c’est que l’immobilisme imposé à mis tout le monde en mouvement. Au gré des décisions gouvernementales, les écoles bataillent depuis des mois pour assurer la continuité pédagogique. Les professeurs réinventent leurs formats et leurs contenus, et font tout pour éviter le décrochage de leurs étudiants. Ces derniers, bouleversés, sont assaillis par des questionnements existentiels : qui suis-je ? Où vais-je ? Qu’est ce que je recherche dans ma formation ? 

Ces interrogations, qui ont traversé chacun d’entre nous depuis un an, redéfinissent notre rapport au monde. Or c’est précisément ce mouvement de transition que j’ai cherché à identifier tout au long de mon enquête, et à cristalliser dans cet article. 

“Lorsqu’on s’oriente, on se tourne vers le soleil levant et vers l’avenir” 🔅

Je pense donc nous sommes


Le mince échantillon d’acteurs de l’enseignement supérieur que j’ai rencontrés me laisse penser que cette période de crise a intimement lié nos transitions individuelles à une transition collective. Je pense que les réflexions philosophiques qui nous sont tombées dessus en tant qu’individus nous ont aussi pris au dépourvu en tant que société. Depuis le premier confinement, le sujet de la construction du “monde d’après” envahit d’ailleurs les réseaux sociaux, les médias et les conversations. 

J’ai évoqué cette hypothèse à Jacques Pouyaud, qui s’intéresse justement au processus de construction de soi et de transformations identitaires lors de transitions psychosociales. La COVID-19 constitue pour lui un cas d’étude tout particulier, puisqu’elle a poussé chacun à transformer ses habitudes, bouleverser son quotidien et se questionner sur soi-même. Selon lui, la réflexion peut en effet être transposée au niveau sociétal : “on peut imaginer que le processus de reconstruction individuelle arrive aussi au niveau collectif. Peut-être que cette crise inédite vécue de manière collective va pousser les sociétés à se réorganiser en construisant une nouvelle identité collective et un nouveau rapport au monde”. La COVID serait donc le déclencheur d’une nouvelle orientation collective, imbriquée de fait avec l’orientation individuelle puisque toutes deux puisent leurs réflexions dans la même crise.

“Peut-être que cette crise inédite va pousser les sociétés à se réorganiser en construisant une nouvelle identité collective et un nouveau rapport au monde” 🌐

Éloge de l'incertitude

L’année suspendue, comme hors du temps, que nous venons de traverser, fut en effet propice à se poser des questions. Mais n’oublions pas que l’orientation est avant tout définie par le fait de “poser une décision”, donc de trouver des réponses. Les étudiants ont-ils trouvé ces réponses ? Comment parviennent-ils à se projeter dans leur vie professionnelle dans un environnement aussi instable et incertain qu’est le nôtre depuis un an ? Second postulat de ma part : l’incertitude ambiante a nécessairement dû chambouler le processus d’orientation des étudiants. 

À ma grande surprise, les étudiants interrogés me donnent tort. Selon eux, le contexte n’a pas eu d’influence particulière sur leurs choix étudiants et professionnels. La crise sanitaire a tout au plus renforcé des tendances préexistantes, en confirmant par exemple une vocation ou un centre d’intérêt. Pour expliquer ce phénomène, Nahema Bettayeb, docteure en psychologie et Psychologue de l’Éducation Nationale, me précise que la construction des choix repose sur des processus complexes dépassant la question de l’orientation, et relève du développement de l’identité de la personne en contexte. Pour en avoir le cœur net, je lui demande ce qu’elle observe sur le terrain. Par rigueur scientifique, Nahema Bettayeb me rappelle que nous n’avons pas encore le recul nécessaire pour établir des conclusions, et qu’aucune étude chiffrée n’est encore sortie sur une quelconque augmentation du recours aux services d’orientation dans les universités. Néanmoins, elle me confirme qu’elle ne note pas de sur-sollicitation particulière ou de changement des préoccupations depuis le début de la crise : “il est très difficile d’évaluer une hausse de la demande dans le contexte actuel”, me dit-elle.

Il me faut donc oublier mon préjugé : l’incertitude prégnante n’a a priori pas modifié les décisions d’orientation des étudiants. Annick Soubaï m’aide à y voir plus clair : "L'incertitude est au cœur du processus d'orientation", explique-t-elle. Elle en est une composante essentielle et positive, puisqu’elle suscite le questionnement. Et si elle n’ébranle pas les étudiants plus que ça aujourd’hui, c’est parce qu’elle fait partie du paysage depuis plusieurs années.  La période des 30 glorieuses, marquée par une croissance économique soutenue, l’avènement du mythe du progrès linéaire, et par conséquent une confiance très forte dans l’avenir est loin derrière nous. Si jusqu’aux années 1960 il était raisonnable “d’envisager des parcours professionnels linéaires”, aujourd’hui “l’avenir est complètement flou” poursuit Annick Soubaï. Je ne peux qu’être d’accord. Par la suite, Jacques Pouyaud complète son propos : “la perspective temporelle dans laquelle on peut se projeter s’est fortement réduite. Alors que les modèles d’accompagnement en orientation étaient autrefois centrés autour de projets professionnels rectilignes au long terme, il est aujourd’hui très difficile de prévoir de quoi sera fait demain. L’instabilité croissante nous a poussés à intérioriser la norme de l’incertitude et à réorganiser le monde autour de projets à moyen terme”. Le tableau s’assombrit. Faut-il toujours faire l’éloge de l’incertitude ?

“L'incertitude est au cœur du processus d'orientation” 🧭

Être orienté ou s’orienter ?

À l’issue de ces conversations, je me pose donc une nouvelle question (la dernière, c’est promis). Dans un monde de plus en plus instable et changeant, les étudiants sont-ils soumis à l’incertitude permanente ? Comment les accompagner dans l’orientation alors que nous naviguons tous à vue ?

Sur cette question, je m’en remets à Jacques Pouyaud, qui a étudié les différents paradigmes d’accompagnement à l’orientation. Son analyse est passionnante. Dans ce contexte de réduction des perspectives temporelles et de normalisation de l’incertitude, l’orientation s’est redéfinie comme un accompagnement à l’ajustement au monde. Ce faisant, elle a adopté les termes en vogue dans le monde de l’entreprise : elle prône désormais “adaptabilité”, “mobilité” et “agilité”. “Tout le discours de l’orientation repose aujourd’hui sur l’injonction d’une adaptation de l’individu à son environnement”, déplore Jacques Pouyaud. 

Or le contexte inédit que nous connaissons aujourd’hui ne serait-il pas justement l’occasion rêvée de repenser l’accompagnement à l’orientation ? À cette idée, Jacques Pouyaud s’anime : “les transitions individuelles et collectives que nous traversons nécessitent de nouvelles ressources identitaires ! Le travail du conseiller d’orientation devrait être pensé sous l’angle de la construction et du développement de telles ressources pour aider les individus à transformer l’environnement qui les entoure et non pas s’y adapter.” Je ressors convaincue : pour leur futur académique et professionnel, les étudiants doivent s’orienter, et non pas être orientés. 



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