Classement vs environnement : qui prendra la première place ? (2/3)

Écol(ogi)e : apprendre le développement durable (2/3)

Ils sont innombrables, et ils jalonnent le paysage des universités et des grandes écoles : lorsqu’on s’immerge dans le monde de l’enseignement supérieur, les classements sont sur toutes les bouches. Vous avez forcément déjà vu passer ceux de l’Étudiant, du Figaro ou de Challenges en France, ou ceux de Shanghai (ARWU), du Times (Times Higher Education) ou du Financial Times à l’international. Peut-on concilier la performance dans les classements et l’intégration des enjeux environnementaux dans la vie du campus et les enseignements ? Enquête.

François Taddei
Merci à
Apolline Tarbé
Écrit par
Apolline Tarbé

Au fil de conversations avec professeurs, responsables pédagogiques et directeurs d’établissements, j’ai été confrontée à une injonction paradoxale très forte. Le monde de l’enseignement supérieur, bousculé par la forte pression des étudiants, réalise l’urgence d’adapter les programmes pédagogiques aux enjeux environnementaux de notre époque. Mais les personnes décisionnaires sont souvent pieds et mains liés par les stratégies de classement, indispensables au maintien de la réputation de l’école, et difficilement conciliables avec la prise en compte du développement durable au sein de leur établissement. 

Arbitraire mais nécessaire

Avant de plonger dans le sujet, gardons une chose en tête : tout classement est, par nature, arbitraire. Hiérarchiser, sur un axe unique, un ensemble d’établissements fondamentalement différents sur plusieurs plans est un exercice extrêmement réducteur.

Les classements sont des évaluations comparatives qui permettent d’établir une hiérarchie entre plusieurs établissements selon une méthodologie et des critères propres. Dans un secteur devenu international et ultra concurrentiel en quelques décennies seulement, ils sont désormais un outil d’orientation essentiel aux étudiants. “Ils font partie des critères de choix des jeunes pour leur école” confirme Dahvia Ouadia, journaliste à l’Etudiant et chargée du classement national annuel des écoles de commerce. Et Loick Roche, directeur général de Grenoble École de Management, de compléter : “les classements ont une place majeure. Ils font partie du principe de réalité : ils nous permettent d’être audibles. Pour être performants, nous avons une stratégie de classement. Ça n’est pas le fil conducteur de toutes nos décisions, mais c’est important”. Un point de vue partagé par Isabelle Huault, directrice générale d’emlyon, qui affirme que même si “les classements ne doivent pas tenir lieu de stratégie, ils sont importants car ils sont un levier d’attractivité pour les étudiants et les enseignants chercheurs qui nous rejoignent”. Laquelle souligne, néanmoins, “qu’en ne regardant que les critères présents dans les classements, on risque de générer beaucoup d’inertie. Il faut alors avoir de fortes convictions et un projet éducatif bien constitué”.

Que jugent les classements ? Bien qu’il en existe une multitude, nationaux et internationaux, aux méthodes et aux critères propres; il est possible de tirer des généralités des éléments valorisés par les classements. Pour rester le plus précise possible, je décide de concentrer mes recherches et mes entretiens sur les classements des écoles de management. L’article “Analyses des classements internationaux des établissements d’enseignement supérieur” de Nadine Dalsheimer et Denis Despréaux me permet d’identifier trois critères quasiment universels les concernant.

Le dénominateur commun de tous les classements est l’importance accordée à la recherche. Pour juger de la qualité de la recherche d’un établissement, les indicateurs retenus peuvent concerner le nombre d’articles publiés dans des revues reconnues internationalement, le nombre de Prix Nobel attribués aux anciens étudiants, le budget consacré à la recherche, ou encore le nombre de citations par publication.

Le deuxième pilier des classements repose sur la qualité du programme universitaire. Pour l’évaluer, les critères évaluent par exemple le taux de chômage à la sortie, le salaire initial moyen, le nombre de prix universitaires gagnés ou encore le rang carrière, c’est-à-dire le statut des anciens élèves en entreprise trois ans après l’obtention de leur diplôme.

Enfin, l’ouverture internationale des établissements est souvent prise en compte avec des éléments comme la proportion d’étudiants et d’enseignants internationaux ou le nombre de partenariats avec des universités étrangères.

“Principe de réalité : les classements nous permettent d’être audibles” 📢

Des incompatibilités criantes face au développement durable

Il ne faut pas être Einstein pour le deviner :  les critères quasi universellement valorisés par les classements sont difficilement compatibles avec une stratégie d’intégration des enjeux environnementaux dans la vie du campus et dans les enseignements. Reprenons les trois piliers mentionnés ci-dessus pour le prouver.

L’excellence de la recherche d’un établissement est souvent évaluée avec des critères comme le nombre d’articles publiés dans des revues scientifiques reconnues internationalement. Or, ces revues sont caractérisées par leur ultra spécialisation, ce qui n’encourage pas à creuser les sujets environnementaux, qui sont systémiques et qui gagnent à être étudiés de manière pluridisciplinaire. “Nous sommes tenus à des publications sur des champs disciplinaires extrêmement étroits”, regrette Alice Guilhon, directrice générale de Skema Business School. “Cela laisse très peu de place à l’interdisciplinarité”. En effet, la structuration silotée de la recherche n’incite pas les enseignants chercheurs à investir ces champs de recherche, au risque de faire chuter leur établissement dans les classements et de prendre des risques pour leur carrière.

La qualité de la formation universitaire est également évaluée au prisme d’indicateurs peu conciliables avec le positionnement de l’école sur les sujets de développement durable. Le salaire à la sortie des étudiants est par exemple considéré comme révélateur de la qualité pédagogique des établissements. De toute évidence, cela n’encourage pas les établissements à pousser leurs étudiants dans les secteurs publics, associatifs ou de l’entrepreneuriat social, qui sont bénéfiques à l’environnement mais généralement moins rémunérateurs. 

Enfin, la forte valorisation de l’ouverture à l’international encourage la multiplication des partenariats entre universités de part et d’autre dans le monde, avec les trajets en avion très émetteurs de gaz à émission de serre. 

“Nous sommes tenus à des publications sur des champs disciplinaires étroits” 🧪

La spirale infernale de la course à la croissance

Remarquez-vous quelque chose à ce stade ? Les critères retenus par les classements et leur mode de pondération ont tendance à valoriser les gros établissements. Youssef Errami, directeur général de l’ESC Pau, en sait quelque chose : “régulièrement, les classements sont construits sur la base de la dimension de la taille de l’école. Du coup, une petite école comme la nôtre se retrouve exclue du spectre. Par exemple, l’un des critères d’évaluation de l’excellence de la recherche est le nombre d’articles publiés par an dans les revues scientifiques. Malgré la performance de notre équipe, le nombre absolu de publications de nos chercheurs est inférieur à celui des plus gros établissements”. La réflexion peut se décliner sur de nombreux critères : “les classements s’intéressent parfois au nombre d’accords internationaux établis par l’école. Or je peux déjà envoyer à l’étranger tous les étudiants qui le souhaitent ! Je n’ai aucun intérêt à doubler les accords internationaux de l’école”. 

Les classements créent donc au sein des établissements une dynamique de course à la croissance, encouragée par ailleurs par les politiques publiques de l’enseignement supérieur et de la recherche en France. Gérald Majou, chargé de mission au sein de la Conférence des Grandes Écoles, me raconte la façon dont la pression induite par les classements a guidé la plupart des politiques de l’enseignement supérieur récentes : “sur les dix dernières années, la restructuration du paysage de l’enseignement supérieur a répondu à deux objectifs - politiques plus qu’académiques : remonter dans les classements internationaux et donner une visibilité internationale à la recherche”. Ainsi, les leviers institutionnels et financiers incitatifs comme les Programmes d’Investissements d’Avenir (2013) ont encouragé des mouvements de regroupement de “pôles d’excellence” d’enseignement et de recherche, qui permettent notamment aux établissements d’enseignement supérieur de bénéficier de financements communs dans le cadre d’appels à projet en recherche; et, à terme, de peser davantage dans les classements. La boucle est bouclée.

“Régulièrement, les classements sont construits sur la base de la taille de l’école” 🏆

Des établissements tiraillés

On touche ici à un déchirement pour les établissements, que je perçois nettement après quelques mois à me renseigner sur le monde des écoles et des universités. 

D’un côté, l’enseignement supérieur aspire à répondre aux attentes grandissantes des étudiants et de la société sur l’intégration des enjeux environnementaux dans la vie de campus, les enseignements et la recherche. Les multiples entretiens réalisés auprès de chefs d’établissements et de professeurs m’ont convaincue de leur bonne foi. Les quelques exemples suivants témoignent de cette dynamique nouvelle. À Skema Business School, “le volet développement durable a été déployé sur toutes les dimensions sur les dix dernières années”. emlyon est en train de définir une raison d’être qui tournera autour de “la formation d’acteurs éclairés, responsables, qui se préoccupent des défis sociaux et écologiques” - cela fera l’objet d’un prochain article. Grenoble Ecole de Management cherche également à “aller au delà de la formation et de la recherche, pour s’emparer des grands défis du XXIème siècle : la crise migratoire, la lutte contre réchauffement climatique, l’égalité homme-femme…”. L’ESC Pau a entièrement reconçu ses programmes autour de la thématique de l’économie circulaire, partant du constat que la nouvelle génération d’étudiants “a grandi avec l’idée que les ressources ne sont pas inépuisables” et réclame fortement “du changement et de l’engagement positif”. Les exemples sont aussi nombreux que les établissements d’enseignement supérieur. 

De l’autre côté néanmoins, se trouve la réalité des classements, impossible à ignorer puisqu’elle guide les choix d’orientation des étudiants comme ceux professionnels des enseignants-chercheurs. “Si vous ne répondez pas aux questionnaires des classements, vous êtes satellisés. Vous n’êtes plus invité à la table”, m’explique Loick Roche. Lorsque je lui demande comment concilier classement et environnement, sa réponse est tranchée : “on ne concilie pas les deux stratégies ! et à la limite, on perd des points. Ce n’est pas grave : je préfère perdre un point dans les classements que perdre ce qui va dans le sens du bien commun. Demain nous donnera raison”. Il y a donc un arbitrage très net à faire pour les établissements, qui sont constamment pris en étau. 

Les responsables d’établissements ne sont que trop conscients de ce décalage, avec lequel ils composent quotidiennement. “On est en tension” admet Isabelle Huault. “Les classements sont prégnants dans notre environnement et l’on ne peut pas en faire fi. On doit s’aligner sur certains critères importants.” Isabelle Huault m’explique ainsi que l’école est bien sûr attentive à “certains types de publications dans des grandes revues scientifiques reconnues par l’ensemble de la communauté académique en recherche (...), ou encore aux salaires de sortie des étudiants”. 

“C’est une équation compliquée” ajoute Alice Guilhon. “C’est très dur de gérer ces contradictions, mais on sait que les choses vont évoluer avec le temps. Aujourd’hui, avec la poussée de l’interdisciplinarité et des sujets autour de la RSE, on commence à voir les choses qui vacillent dans le monde de la recherche. Les revues évoluent, et on sait que de nouvelles revues vont apparaître”. 

“Je préfère perdre un point dans les classements que perdre ce qui va dans le sens de l’histoire” 🗽

Garder une position lucide coûte-que-coûte

Quelle solution pérenne face à cet éternel dilemme ? Peut-on sortir de ce paradigme du classement tout puissant ? Les directeurs d’établissements que j’ai rencontrés prônent des chemins différents pour aboutir au même résultat : moins de classement, plus d’environnement. 

La plus radicale d’entre les écoles, l’ESC Pau, a fait le choix d’arrêter de répondre aux questionnaires des classements nationaux il y a quelques années. “Ce n’est pas un nouvel interdit religieux”, explique Youssef Errami, “mais une position lucide sur notre identité à laquelle les classements ne rendent pas justice. Nous avons fait le choix de rester une petite école par la taille; et notre force réside dans la dimension humaine, la professionnalisation et l’engagement de nos étudiants. Si, demain, de nouveaux classements prennent en compte ces dimensions, il est probable qu’on y participe”. Une décision qui fait encore tache dans le secteur, mais qui a tout son sens. Pour le directeur, il est temps d’arrêter d’accorder une telle importance aux classements et d’investir le temps, l’argent et l’énergie de son établissement autre part. Et, preuve qu’il est tout de même possible de survivre en dehors des classements, l’école ne s’est jamais aussi bien portée ! “Nous avons aujourd’hui un vivier d’étudiants bien meilleurs qu’auparavant, qui choisissent l’école car ils sont engagés et ils souhaitent appréhender l’économie circulaire comme terrain de jeu”. Youssef Errami est fier de la décision de son école, et confiant dans son avenir : “quand on est sûr de son choix et solide sur ses appuis, on y arrive” conclut-il.

Une démarche également suivie par Skema Business School, qui a pris le parti de ne pas participer au classement des masters en management du Financial Times l'année dernière. En pleine pandémie, il semblait inapproprié de s’intéresser à la croissance de l’école et au salaire des étudiants. Pour Alice Guilhon, le constat est le même que pour Youssef Errami : “c’est un non événement !” se réjouit-elle. “Il faut un peu de courage pour reprendre notre destin en main. Mais on ne veut plus passer notre temps à être évalués par des critères insignifiants ! Les questions du Financial Times tournent autour du salaire et de son évolution, alors qu'au même moment, les étudiants disent que ça ne leur importe pas...” Le paradoxe est en effet criant. 

“On ne veut plus passer notre temps à être évalués par des critères insignifiants” ⌛

Pour autant, le monde n’est pas prêt de se passer des classements d’école. Quand bien même le mouvement de boycott des classements se généraliserait en France, il ne représenterait qu’une goutte d’eau dans l’océan du secteur universitaire mondial ! Isabelle Huault prône donc le pragmatisme : “on doit agir pour que les critères des classements se transforment,  évoluent, intègrent par exemple  la prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux dans la recherche et la formation, mais en attendant, on ne peut les ignorer”. Comment participer à la transformation des critères des classements ? En intégrant les organismes accréditeurs, m’explique Isabelle Huault. Accrochez-vous, le sujet devient technique. Les accréditations des écoles sont des labels garantissant la qualité de la pédagogie et de la recherche de l’établissement. Ces labels sont universellement utilisés dans les classements nationaux et internationaux. Or, à l’inverse des classements dont les critères sont inflexibles, l’accréditation des écoles est fondée sur un système d’évaluation entre pairs. Ainsi, en intervenant au sein des comités qui décident du référentiel d’évaluation des écoles, on peut infléchir les éléments valorisés par l’accréditation pour y intégrer des critères environnementaux, et, en bout de ligne, faire peser ces nouveaux critères dans les classements basés sur les accréditations. C’est la voie qu’a prise Isabelle Huault : “pour échapper à cette tension, l’une des solutions consiste à intégrer les associations internationales pour infléchir les référentiels et faire changer les choses. On parle ici de lobbying, dans le bon sens du terme”. Et le mouvement est déjà en cours : depuis quelques années, les accréditations EQUIS comportent un chapitre entier sur l’intégration des sujets sociaux et environnementaux dans les écoles. 

Il me semble que le grand mouvement est en cours. Pour se généraliser et s’internationaliser, il demandera beaucoup de courage de la part des établissements. Mais les responsables que j’ai rencontrés se disent confiants et prêts à prendre les décisions risquées qui les placeront du bon côté de l’Histoire. Après tout, comme me le rappelle Loick Roche, “l’humanité a tenu parce que des gens se lèvent et disent ‘je ne suis pas d’accord’ ”. Il ne leur reste qu’à faire la même chose, pour provoquer un mouvement collectif. 

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