Se former à un monde qui n'existe pas encore (4/5)

ENQUÊTE (4/5) « L'école à distance » 🕵️

Éducateur de robots, imprimeur de maison, éthicien de l’intelligence artificielle ou encore manager des rivières sont autant de métiers aujourd’hui méconnus, que nous pourrions pourtant exercer dans les années à venir. Nous avons rencontré celles et ceux qui décryptent ces nouveaux métiers. Nous avons réalisé que si l’on imagine autant de révolutions du monde du travail dans les années à venir, c’est parce qu’il reflète les mutations de notre société que nous attendons avec certitude. Dès lors, la question s’est imposée : comment former à des métiers qui nous sont inconnus et à un monde qui n’existe pas encore ?

François Taddei
Merci à
Apolline Tarbé
Écrit par
Apolline Tarbé

Vous avez forcément déjà entendu ce chiffre : “60% des métiers de 2030 n’existent pas encore”*. Le monde du travail est-il vraiment sur le point de se transformer si radicalement ? Cécile Jolly, économiste en charge de la Prospective des Métiers et des Qualifications chez France Stratégie, nous invite à relativiser le rythme de transformation du monde du travail. Dans le cadre de cette enquête, l’économiste utilise des données statistiques de l’emploi, démographiques et historiques pour modéliser tous les flux du marché du travail et projeter ce à quoi il pourra ressembler à l’avenir. "L’objectif n’est pas d’être prédictif mais de fournir un outil, un guide pour l’action à nos partenaires", explique-t-elle.

La révolution du monde du travail à petits pas

Or, ce que ces études prospectives démontrent, c’est que le monde du travail ne se transforme que très doucement. Derrière le chiffre choc "60% des métiers de 2030 n’existent pas encore", il y a selon Cécile Jolly deux biais. D’une part, certains de ces nouveaux métiers seront très faibles en termes d’effectifs et ne changeront donc pas structurellement la nature du monde professionnel. D’autre part, le nombre de métiers créés de toutes pièces est extrêmement marginal. "Un métier, c’est un ensemble de tâches et de pratiques professionnelles qui évoluent et se réarrangent en permanence. De fait, tous les métiers se transforment tout le temps, mais très peu d’entre eux disparaissent complètement ou émergent ex nihilo" résume Cécile Jolly. Par exemple, "un secrétaire aujourd’hui n’effectue pas les mêmes tâches qu’un sténodactylographe dans les années 1950. Mais ça reste un métier de support extrêmement important, qui existe encore et qui n’a pas changé d’objectif". De la même façon, les transformations technologiques à venir vont amener beaucoup de métiers à se transformer sans pour autant les dénaturer. Il semble donc que l’on projette bien plus de révolutions sur le monde du travail qu’il n’en vivra dans les faits.

“Tous les métiers se transforment tout le temps” 💼

Se projeter dans un monde sur le point de s’effondrer

Alors si le monde du travail est si lent à se transformer, pourquoi l’étude d’EY est-elle autant citée ? Qu’est ce que ce chiffre traduit ? Selon Cécile Jolly, notre discours alarmiste et urgent sur la transformation des métiers proviendrait "de notre incertitude et de notre sentiment d’accélération vertigineux face aux transitions numérique et climatique". Elle rappelle d’ailleurs qu’on s’inquiète depuis des décennies de la transformation imminente de nos métiers, sans pour autant que le monde du travail n’ait changé en profondeur : "alors qu’on parlait de révolution de l’intelligence artificielle dès les années 1970, toutes les applications sociales et économiques de l’intelligence artificielle n’ont toujours pas été atteintes aujourd’hui". 

Cécile Jolly touche ici du doigt un ressenti largement partagé par étudiants comme professeurs, qui s’inquiètent des bouleversements avérés pour les années à venir sur le plan écologique, social et démocratique.  Parmi eux, Pia Benguigui, étudiante en Master à Sciences Po et présidente du Réseau Français des Étudiants pour le Développement Durable (REFEDD), se résigne : "il va y avoir des bouleversements climatiques majeurs, et la société n’est pas prête à les accueillir ni à être résiliente vis-à-vis de ça". Un pressentiment partagé par 85% des étudiants qui se déclarent "inquiets ou très inquiets" des questions du changement climatique. Cette éco-anxiété généralisée est paralysante pour plus d’un. "Je n’arrive pas à me projeter au-delà de ma vie étudiante ou de mes premiers emplois car je ne sais pas à quoi le monde ressemblera dans 10 ans" raconte Victor Godinot, étudiant en Master en école d’ingénieur.

“Je n’arrive pas à me projeter au-delà de ma vie étudiante car je ne sais pas à quoi le monde ressemblera dans 10 ans” 🤯

Ne pas apprendre un métier qui sera obsolète dans 10 ans

Le sentiment d’incertitude des étudiants, exacerbé par la crise sanitaire, explique leur besoin de plus en plus pressant d’être mieux outillés pour pouvoir faire face au monde qui les attend. Tout naturellement, c’est vers leur établissement que leurs revendications s’adressent. "J’ai l’impression que ma formation intègre les enjeux environnementaux de manière marginale et non pas dans leur dimension globale" explique Pia Benguigui. À son image, 69% des étudiants souhaitent être davantage formés aux enjeux environnementaux (consultation nationale menée par le REFEDD en 2020). 65% d’entre eux estiment que tous les cursus devraient intégrer ces enjeux. Ils sont 30 000 à avoir signé le manifeste “Pour un Réveil Écologique” pour interpeller leur école sur le manque de formation à ces sujets. Selon Pia, toutes les formations de l’enseignement supérieur devraient comprendre "un socle commun avec des études scientifiques, historiques et sociologiques de base pour comprendre les mécanismes du réchauffement climatique", mais aussi  "une partie prospective, pour ne pas apprendre un métier qui sera obsolète dans 10 ans". 

“J’ai l’impression que ma formation intègre les enjeux environnementaux de manière marginale et non pas dans leur dimension globale” 🌍

Renverser le postulat et former des étudiants adaptables et résilients

Et si le cœur du problème résidait justement dans le fait que l’on attende de l’école qu’elle nous forme à des métiers ? C’est la croyance de Denis Boissin : "c’est fini ce modèle ! Aujourd’hui, on forme à des compétences qui seront mobilisables dans des nouveaux métiers". Alberto Alemanno, professeur à HEC Paris et fondateur du Good Lobby, conteste également "le postulat selon lequel l’école doit préparer au monde du travail". Pourquoi ne pas épouser l’incertitude dont nous sommes les victimes pour repenser le cœur de nos formations ? Selon lui, l’école doit "transmettre des qualités, des outils, de l’expertise, des sensibilités socioculturelles et économiques. Il ne s’agit plus de former un avocat ou un notaire mais un citoyen capable de s’adapter dans un monde en constante évolution". 

"Il ne s’agit plus de former un avocat ou un notaire mais un citoyen capable de s’adapter dans un monde en constante évolution" 🎯

À la découverte du futur... en classe

Conclusion : ne perdons pas de temps à chercher à deviner les métiers de demain qui sont encore inexistants et abstraits, mais préparons les étudiants à affronter les crises futures qui, elles, sont avérées. L’enjeu ne revient-il pas finalement à enseigner le futur à l’école ? Le défi est incongru, mais pourtant relevé par de nombreuses ONG à travers le monde. Aux États-Unis, partant du constat que "l’école propose peu d’outils pratiques aux étudiants pour les aider à comprendre leur rôle dans la construction du futur", l’ONG Teach the Future estime qu’en "enseignant le futur, on peut (…) préparer les étudiants à faire face à l’incertitude et aux défis". En Italie, l’association Impactscool s’est alliée au Ministère italien de l’Éducation pour initier plus de 35 000 élèves et enseignants à la pédagogie prospective. Si ces initiatives n’ont pas leur pareil en France, certains professeurs tentent d’intégrer la prospective à leurs cours. Interpellé par l’apparition rapide de nouveaux métiers comme celui de "community manager" parmi ses élèves alumni, Denis Boissin, professeur et directeur adjoint du programme grande école de Skema Business School, propose à ses étudiants, dans le cadre d’un cours, de créer une matière qui n’existe pas encore mais qui sera devenue incontournable dans 15 ans. Une manière pour eux de s’armer pour les révolutions pédagogiques et professionnelles à venir.


*étude “La révolution des métiers” menée par le cabinet Ernst & Young en 2018

“En enseignant le futur, on peut préparer les étudiants à faire face à l’incertitude et aux défis” 🦸🏻
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