Faut-il scénariser les cours de la génération Netflix ? (3/5)

ENQUÊTE (3/5) « L'école à distance » 🕵️

8 secondes. C’est désormais la capacité maximale d’attention de notre cerveau. À l’heure de la surconnexion et de l’infobésité, notre disponibilité cognitive, notre manière d’accueillir et de digérer l’information sont bouleversées. Qu’en est-il de la transmission des savoirs ? Faut-il forcément scénariser les cours de la génération Netflix pour susciter l’attention et favoriser l’apprentissage ? De nombreux professeurs et responsables pédagogiques se posent la question et redoublent d’inventivité face à leurs étudiants.

François Taddei
Merci à
Apolline Tarbé
Écrit par
Apolline Tarbé

Surconnectés donc déconcentrés ?

Le ressenti des professeurs est unanime. Ces dernières années, les capacités de concentration de leurs étudiants ont chuté. Tous l’associent à la même cause : l’hyperstimulation des étudiants, leur surutilisation des écrans, et leur accès illimité à l’information. Denis Boissin, professeur et directeur adjoint du programme grande école de Skema Business School, a vu ce phénomène émerger il y a 5 ans : “la sursollicitation des étudiants est très très claire. À la moindre pastille rouge sur leur écran, le regard est détourné. Et ils sont incapables de mettre leur portable dans leur poche pendant 1h30.” Un déficit de concentration largement exacerbé par le distanciel, regrettent professeurs comme étudiants. 

Incapables de se concentrer, les étudiants ? Pas si vite, nous explique la chercheuse américaine Katherine Hayles. L’apparition des nouvelles technologies a bien modifié les capacités cognitives de la génération Z. Mais il s’agit d’une mutation plus que d’une rupture. Alors que jusqu’ici, nos sociétés favorisaient le développement de l’attention profonde (deep attention), les nouvelles technologies ont permis l’émergence d’une hyper attention, définie par “les oscillations rapides entre différentes tâches, entre des flux d’informations multiples, recherchant un niveau élevé de stimulation, et ayant une faible tolérance à l’ennui”. C’est cette hyper attention qui caractérise le nouvel état de concentration de “la génération Netflix” en classe, comme le remarque très justement Mathilde Gollety, directrice du Master Marketing et Communication de l’université Panthéon-Assas : “Les étudiants sont désormais capables de traiter de l’information de manière concomitante : être sur Facebook, écouter un prof, répondre à un SMS”. Un “multitasking” qui se fait au détriment de la concentration profonde nécessaire à l’apprentissage : “Souvent, je me mets dans l’illusion que je peux écouter un cours et lire un article en même temps, mais je n’arrive à faire ni l’un ni l’autre” admet Fiona Steffan, étudiante en Master de biologie à l’ENS Lyon. 

Voilà qui est rassurant : les étudiants ne sont donc pas incapables de se concentrer. Ils ont développé un nouveau type d’intelligence, véritable stratégie de survie dans un environnement saturé en information. Défendre l’attention profonde comme un modèle unique d’apprentissage ne serait donc pas judicieux. Au contraire, la philosophe et spécialiste en sciences cognitives Nathalie Depraz invite à tirer le meilleur du nouveau régime d’hyper attention des étudiants et à valoriser le pluralisme attentionnel en classe.

“À la moindre pastille rouge sur leur écran, le regard est détourné." 👀

Hyper attention, hyper fragmentation et hyper scénarisation

Pour garantir la concentration des étudiants et créer une expérience réellement apprenante, certains profs sont prêts à aller chercher les étudiants sur leur propre terrain. “C’est à moi de prendre en considération leur mode d’apprentissage” explique Thierry Picq, professeur à l’emlyon, “afin qu’ils retiennent un maximum de mon cours”. Un renouveau pédagogique initié par de nombreux professeurs, avec deux mots d’ordre : fragmentation et scénarisation. 

Plus question d’imposer aux étudiants des sessions de 3 heures de cours en “top-down” (descendant). Désormais, il s’agit de séquencer les cours en plusieurs parties. Théorie, cas pratique, exposé, travail en groupe… Les modules de 15mn, 30mn ou 1 heure s’enchaînent, entrecoupés de pauses régulières. Une façon comme une autre de se fondre dans “l’ère du swipe” et de laisser une chance aux étudiants qui décrochent au cours de la session de s’y replonger, explique Jean-François Detout, Directeur Scientifique du Master Marketing Data et Commerce Électronique à Skema Business School. 

Bertrand Augé, professeur de management à l’ESC Pau, va jusqu’à parler de scénarisation de son cours : “Les étudiants arrivent à garder l’attention devant des contenus audiovisuels denses. De la même façon, les cours doivent être pensés comme un script afin de maintenir l’attention des étudiants. Il faut une vraie réflexion dans la façon dont on va parler, ajouter des temps de pause, scénariser le contenu, introduire une vidéo ou une intervention”. Un parti-pris partagé par Thierry Picq, selon qui “les profs, à l’avenir, devront être des scénaristes et monter des spectacles apprenants de 1h30, en captivant leur public”.

“Les profs, à l’avenir, devront être des scénaristes et monter des spectacles apprenants.” 🎭

Rendre son cours “binge-watchable” : une fausse bonne idée ?

Certes, les étudiants adeptes du binge watching savent rester concentrés des heures devant une série. Pour autant, faut-il emprunter aux plateformes comme TikTok et Instagram leurs astuces pour susciter l’attention de ses étudiants en cours ? À trop tirer sur la logique de fragmentation et de scénarisation, on risque de tomber dans la “netflixisation” des cours pour en faire des produits addictifs. 

Mathilde Gollety n’est pas réactionnaire. Elle est complètement disposée à revisiter ses méthodes pédagogiques. Mais attention ! “On ne consomme pas un cours comme on consomme un film” rappelle-t-elle fermement. Pour apprendre, l’étudiant doit être dans une posture active. “La fragmentation ou la scénarisation des cours ne sont pas bénéfiques si elles riment avec l’économie de l’effort attentionnel des étudiants”.

Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement à l’Université de Paris et directeur du Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (LaPsyDÉ – CNRS), invite également les professeurs à ne pas calquer leur cours sur les stratégies de captation de l’attention qui sont déjà omniprésentes en dehors de l’école. “Il est prouvé que la surstimulation n’aide pas le cerveau à déterminer qu’elle est l’information pertinente qui ressort” explique-t-il. Un cours qui envoie autant de stimuli et de sollicitations qu’un téléphone serait donc contre-productif. 

“On ne consomme pas un cours comme on consomme un film.” 🎬

De la transmission de savoir au développement de compétences

Il faut attiser la curiosité et l’attention des étudiants, sans pour autant les sursolliciter. Il faut leur proposer un contenu intéressant et divertissant tout en les mettant en posture active et en requérant un effort de leur part. Il faut séquencer les cours sans niveler par le bas. Les professeurs coulent sous les injonctions. Heureusement, les sciences sociales et cognitives proposent des solutions pour composer avec les nouvelles capacités d’attention des étudiants et réinventer les modèles pédagogiques. Pas de tour de magie, pas de solution miracle. Mais des pistes de réflexion à approfondir.  

Pour s’adapter aux transformations cognitives de la génération Netflix, la chercheuse américaine Katherine Hayles préconise une nouvelle approche des humanités, axée sur la résolution de problèmes plutôt que sur la transmission de contenus. Il s’agit donc de repenser entièrement la recherche et l’enseignement dans une approche plus interdisciplinaire mêlant sciences humaines et sciences dures. Vaste programme. 

Grégoire Borst nous invite au contraire à renverser le problème. Selon lui, le sujet de la chute des capacités d’attention des étudiants est un “faux débat” qui nous “fait passer à côté du fondement même des changements paradigmatiques pédagogiques qu’il faudrait mettre en place”. La vraie question réside dans la motivation intrinsèque des étudiants : “quand les élèves ont dans leur poche un téléphone portable qui leur donne accès à toutes les connaissances du monde en 15 millisecondes, et que votre cours consiste à transmettre des connaissances, quelle est la motivation des étudiants à écouter ?”. Ce n’est donc pas le format des cours qu’il faut changer, mais leur contenu. Cela implique de repenser entièrement le rôle de l’école. Pour passer d’un modèle de transmission de savoir à un modèle de développement de compétences.



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