Effondrement de la biodiversité : retissons la toile du vivant (1/2)

Journée mondiale de la Biodiversité 🌍

Quasiment quotidiennement, je lis des livres, je regarde des documentaires ou j’écoute des podcasts sur le réchauffement climatique; ses sources, ses manifestations et ses conséquences. Je me considère donc assez sensibilisée à la cause environnementale et j’aspire à être le mieux informée possible sur le sujet. Il est pourtant un champ entier du thème environnemental que je maitrise très mal : celui de la biodiversité. Comme tout le monde, j’ai entendu des dizaines de fois les chiffres dramatiques sur l’effondrement du vivant. J’ai vu les campagnes de communication représentant un ours polaire esseulé sur un morceau de banquise et ce serait mentir de dire qu’elles ne m’ont pas affectée. Je me suis déjà inquiétée de problématiques comme la surpêche, la disparition des orangs-outans ou le déclin des populations d’abeilles, sans savoir au juste quels en étaient les enjeux. À l’occasion de la Journée de la Terre, j’ai décidé de me pencher sur le sujet.

François Taddei
Merci à
Apolline Tarbé
Écrit par
Apolline Tarbé

Les rapports scientifiques sur le sujet se multiplient et démontrent une seule et même chose : le monde du vivant est bien mal en point.  En 2020, l’indice Planète Vivante a montré un déclin moyen de 68 % des populations de mammifères, d’oiseaux, d’amphibiens, de reptiles et de poissons suivies entre 1970 et 2016. Cela signifie que l’abondance moyenne des 20 811 populations suivies, représentant plus de 4 000 espèces; a diminué de 68% en moyenne. 75% de la surface terrestre libre de glace a déjà été considérablement altérée. La plupart des océans sont pollués. Les zones humides ont perdu plus de 85 % de leur superficie depuis 1700. L‘évaluation d’un échantillon de milliers d’espèces représentant l’étendue taxonomique et géographique de la diversité végétale mondiale a montré qu’une espèce sur cinq (22 %) est menacée d’extinction. 

Que signifient ces données dramatiques pour nous, êtres humains ? Ce phénomène d’érosion de la biodiversité a-t-il un lien de causalité ou de corrélation avec le changement climatique ? Et pourquoi le sujet de l’effondrement du monde vivant est-il si peu médiatisé alors que l’importance du réchauffement climatique est désormais universellement reconnue ? 

Appréhender l’étendue du vivant

Pour comprendre ce qu’il en est, j’ai rencontré cinq spécialistes qui observent, protègent et s’inspirent de la biodiversité au quotidien, dans des cadres très différents. Le premier d’entre eux est un biologiste de renom. Ancien président du Muséum national d’histoire naturelle et conseiller scientifique de Ségolène Royal lors de la COP21, Gilles Boeuf m’accorde une interview d’une heure dans laquelle il commence par revenir sur l’histoire du terme “biodiversité”. Inventé en 1985 par les écologues américains de l’école de biologie de la conservation, le mot “biodiversité” désigne le monde vivant. Mais attention, la biodiversité ne se limite pas au recensement de toutes les formes du vivant. Elle recouvre également les relations que ces formes établissent avec leur environnement. “La biodiversité, c’est la partie vivante de la nature et le dialogue qu’elle entretient en permanence avec sa partie minérale”, explique Gilles Boeuf. “La biodiversité est née sur la géodiversité, et le monde du vivant repose sur le dialogue entre les deux”. Jusqu’ici, tout est clair. 

Alors pourquoi la biodiversité est-elle si importante ? “Parce que nous ne mangeons que cela !” s’exclame le biologiste, spontanément. L’alimentation humaine repose entièrement sur la biodiversité animale et végétale. “On ne peut pas manger un morceau de granit, une bouteille en verre ou un pneu ! On ne mange que des choses qui sont biologiques. On ne peut donc pas s’en passer”. En effet, dit comme ça, le problème de l’effondrement du monde vivant prend tout de suite une nouvelle ampleur. Mais la biodiversité est essentielle à bien d’autres égards, poursuit Gilles Boeuf. Déjà, la symbiose permanente entre l’humain et le non humain est garante de notre bonne santé : “Notre corps contient au moins autant de bactéries que de cellules vivantes humaines ! Dès notre naissance, un dialogue s’instaure entre ces bactéries et nos cellules. Quand ce dialogue moléculaire ne marche pas, des pathologies comme l’obésité, le diabète de type 2 ou l’alzheimer peuvent s’ensuivre”. Les écosystèmes rendent aussi d’innombrables services qui permettent la survie des êtres humains : la pollinisation est un exemple parlant puisqu’elle permet aux humains de consommer fruits et légumes. Enfin, la biodiversité est le lieu d’un maillage vivant interdépendant qui nous permet d’exister. “Toutes les espèces dépendent les unes des autres, et l’humain ne fait pas exception”, martèle Gilles Boeuf. Dans ma tête, une image apparaît : celle d’une gigantesque toile d’araignée représentant le réseau du vivant de manière interconnectée. Tout ce que me raconte le chercheur alimente cette vision. Par exemple, il souligne qu’une perturbation mineure de l’équilibre d’un écosystème peut avoir des répercussions majeures sur le vivant. Par l’effet de réactions en chaîne, la disparition des éléphants dans la savane pourrait entraîner celle d’une multitude d’espèces qui se nourrissent d’éléments présents dans leurs défécations. 

La question suivante me vient naturellement. Puisque l’Homme fait partie intégrante du vivant, peut-on lire son attitude envers l’écosystème comme un comportement auto-destructeur ? “Absolument !” répond Gilles Boeuf. Et de surenchérir : “Chaque fois que l’espèce humaine agresse le vivant, elle s’auto agresse". “C’est un peu con, pour une espèce qui s’est elle-même appelée sapiens (qui sait en latin)”. 

“Chaque fois que l’espèce humaine agresse le vivant, elle s’auto agresse. C’est un peu con, pour une espèce qui s’est elle-même appelée sapiens (qui sait)” 🧠

Penser le vivant avec une approche holistique

Les propos de Gilles Boeuf sur l’interdépendance du vivant me parlent, d’autant plus qu’ils sont corroborés par ceux d’Isabella Salton, directrice des opérations à l’Instituto Terra, au Brésil. Cet incroyable programme de reforestation, lancé par Lélia et Sebastião Salgado dans la vallée de Rio Doce il y a 23 ans, a permis la restauration de milliers d'hectares de zones dégradées de la forêt et de près de 2 000 sources d’eau. “Tout a commencé dans les années 1990”, raconte Isabella Salton, “un jour où Lélia et Sebastião sont revenus sur les terres d’enfance du photographe, dévastées par des années de déforestation et d’épuisement des ressources naturelles. Alors Lélia a eu un rêve : replanter la forêt pour restaurer son état naturel.” Les années de travail qui suivent sont laborieuses. “Au début, le sol était si pauvre que rien ne pouvait survivre”, se souvient Isabella Salton. “Mais nous avons persévéré, et la forêt a repoussé. C’est alors que nous avons réalisé que tout était connecté : les arbres ont poussé, l’eau a rejailli et une multitude d’animaux sont revenus”. Après avoir vu l’interdépendance du vivant de ses propres yeux, Isabella Salton partage aujourd’hui sa conviction : “Nous sommes la nature ! Nous faisons partie de la nature et nous dépendons également de ces êtres vivants”. 

Ce projet de reforestation est également intéressant, car il est révélateur d’une autre corrélation : celle de nos conditions économiques et sociales aux conditions environnementales. En restaurant l’écosystème naturel de la vallée de Rio Doce, l’Instituto Terra a eu un impact social significatif. Aujourd’hui, plus de 1000 familles rurales de la vallée Rio Doce bénéficient de ce nouveau cadre environnemental qui permet le succès des cultures, et donc le maintien des jeunes générations qui n’ont pas à quitter la région pour trouver d’autres opportunités professionnelles. Afin de pérenniser cet impact, l’Instituto Terra propose une formation et un accompagnement à la préservation des sources d’eau.

Il me semble que la métaphore de la toile d’araignée prend ici encore plus de sens car elle se vérifie sur toutes les strates. Non seulement notre condition physique et biologique est intimement liée au bien être des autres espèces de notre écosystème; mais tous les champs de notre société sont entrecroisés avec celui de la biodiversité. Pour comprendre le vivant, il faut donc le penser avec une approche holistique. 

“Nous faisons partie de la nature et nous dépendons également de ces êtres vivants” 🐒

Lutter par et pour le vivant

En rencontrant ces cinq experts qui étudient la biodiversité, je remarque que pour beaucoup, cette transversalité est une évidence. Mya-Rose Craig, activiste environnementale aussi appelée “the bird girl” pour sa renommée mondiale en ornithologie malgré ses 18 ans, est partisane de cette approche holistique. Au niveau individuel, cela se traduit par ce qu’elle appelle l’"intersectionnalité environnementale”. En d’autres termes, Mya-Rose Craig explique sa proximité avec la nature et son engagement militant par l’enchevêtrement d’une multitude de facteurs : sa religion musulmane, son origine ethnique bengali, son genre, son milieu social et son entourage familial notamment. Pour conclure notre entretien, elle insiste d’ailleurs sur ce point : “le fait que je sois Bengali et musulmane est au centre de mon engagement environnemental. C’est une sorte de liant”. 

À l’échelle sociétale, Mya-Rose Craig analyse systématiquement les phénomènes environnementaux comme “le déclin de la biodiversité ou le réchauffement climatique” au prisme d’un contexte historique, sociétal et économique. Ainsi, à propos de la distanciation des individus à la nature, elle explique qu’il “serait trop simple de dire que les gens ne veulent simplement plus être au contact de la nature. L’histoire du Royaume-Uni a fortement corrélé l’accès à la nature à l’appartenance de classe et à l’origine ethnique”. Cette vision d’ensemble détermine les solutions proposées par Mya-Rose Craig. Ainsi, en parallèle des campagnes de sensibilisation et de lobbying environnemental qu’elle mène au Royaume Uni et autour du globe, the Bird Girl organise des camps “Black2Nature”, pour que les jeunes de minorités ethniques aient accès à la nature au même titre que les autres. 

L’activisme de Mya-Rose Craig illustre l’interconnexion des phénomènes entourant la biodiversité et prouve que nos connaissances sur le sujet ne sauraient être unilatérales : elles nécessitent de s’intéresser à la chimie, à la physique et la biologie, comme à l’anthropologie, l’économie ou encore la philosophie. Gilles Boeuf me le confirme dès le début de notre entretien. Alors que je lui explique en plaisantant qu’il devra vulgariser son sujet car j’ai étudié les sciences sociales et non les sciences dures, il me répond immédiatement que la connaissance des sciences sociales est une donnée essentielle pour comprendre la biodiversité. Il m’expliquera par la suite que “la complexité de la biodiversité doit être abordée en transversal, à travers différentes disciplines, et par des gens de bonne volonté”. Le projet me semble très enthousiasmant : appréhender le vivant dans son immense et fabuleuse complexité pour envisager des solutions à la hauteur des multiples problématiques de la biodiversité. 

La différenciation entre nature et culture, pilier fondateur des sociétés occidentales, nous a poussés à nous extraire du vivant et à se comporter comme si l’épuisement des ressources naturelles et l’effondrement de la biodiversité n’auraient aucun impact sur notre espèce. Ce constat est partagé par tous mes interlocuteurs, qui utilisent à plusieurs reprises les termes “démesure”, “arrogance humaine”, ou “sentiment de supériorité” au cours de nos entretiens. Aujourd’hui, l’espèce humaine paie les conséquences de ses actes puisqu’elle est mise en danger par la destruction des écosystèmes, l’artificialisation, la pollution et le réchauffement climatique. “L’effondrement du vivant est probable”, alerte Gilles Boeuf. “Mais comme le dit le philosophe Edgar Morin, dans l’histoire de l’humanité, souvent le probable ne s’est pas produit ! Voilà pourquoi on se bat”. Le scénario catastrophiste vers lequel nous courrons n’est pas obligé d’advenir. Pour changer la trajectoire de notre histoire, il nous faut simplement intégrer l’idée que nous sommes le vivant et que nous appartenons à cet écosystème que nous détruisons. Alors nous pourrons envisager des chemins alternatifs dans lesquels engager l’humanité. 

"’Il serait trop simple de dire que les gens ne veulent simplement plus être au contact de la nature" 🌳

Penser le futur via le vivant

Ainsi, la première étape réside dans le renouveau de notre regard sur le vivant. À cet égard, deux initiatives proposent des manières intéressantes de replacer l’humanité au cœur d’un écosystème plus vaste pour changer notre rapport à la nature. 

Hugo Meunier, fondateur de Merci Raymond, s’attache à renouer les citadins à la nature en végétalisant les villes. Selon lui, la déconnexion des individus à la nature est dûe à “l’urbanisation des années 1980 et 1990 qui repose sur une vision de la ville bétonnée, motorisée, pleine de centres commerciaux”. La déconnexion est néanmoins relativement récente, poursuit-il : “alors que les personnes de la génération de nos parents ou grands-parents ont pour beaucoup grandi en milieu rural avant d’arriver en ville; aujourd’hui toute une génération a grandi en ville et n’a jamais vécu dans la nature”. En 5 ans, Merci Raymond a planté plus de 150 000 végétaux et formé 50 000 mains vertes dans 10 villes françaises. Les bienfaits de la végétalisation des villes sont nombreux : bien être psychologique, pureté de l’air, rafraîchissement des températures, retour de la biodiversité… Par ailleurs, comme le rappelle très justement Mya-Rose Craig, “les espaces verts en ville sont particulièrement importants car ils représentent le seul accès possible à la nature pour les citadins les moins aisés”. Les camps Black2Nature organisés par l’activiste ont également pour but de donner aux jeunes bénéficiaires l’occasion de “se connecter à la nature” ce qui favorise “le développement de leur conscience environnementale sur des sujets comme la déforestation, le réchauffement climatique ou le déclin de la biodiversité; car les gens ne peuvent pas accorder d’importance à ces sujets s’ils n’ont jamais connu la nature”. 

Cette première étape a une suite, que me décrit Gilles Boeuf. Lorsque nous saurons mettre notre hubris et notre arrogance de côté et se placer comme un être organique faisant partie d’un large écosystème, nous serons en mesure de “changer de regard” pour “comprendre que chaque être vivant a son importance, son intelligence, sa beauté”. Et c’est précisément dans la biodiversité elle-même, avec cet état d’esprit, que nous trouverons les réponses à nos questions, m’explique le chercheur. C’est ce qu’on appelle le biomimétisme, ou la bioinspiration. 

Franck Zal, chercheur en biologie marine, en est un fin connaisseur. “Le problème, c’est que l’on considère la nature et la biodiversité comme des sources d’exploitation” déplore-t-il. “Or elles ne devraient pas être épuisées par l’Homme mais observées pour réplication. Toutes les innovations de rupture dont on a besoin ont déjà été mises en œuvre dans la nature ! Quelqu’un l’avait compris avant vous et moi : Léonard de Vinci disait “regarde vers la nature, c’est là qu’est ton futur” : il faut donc savoir l’observer et la décrire pour l’exploiter de façon intelligente”. 

Dans son laboratoire Hémarina, Franck Zal étudie justement depuis plusieurs années un vers marin dont les propriétés sanguines sont une immense source d’inspiration pour créer des solutions techniques et thérapeutiques adaptées à l’Homme. “Grâce à ses caractéristiques de donneur de sang universel, nous avons conçu des pansements, des solutions additives pour augmenter la survie des greffons après transplantation, ou des solutions pour oxygéner tout un organisme", raconte le chercheur. Par la suite, Franck Zal me cite un ensemble d’inventions qui proviennent d’une source d’inspiration naturelle : la pénicilline qui est un champignon capable de tuer des bactéries ou le fil chirurgical qui ressemble aux fils extrêmement résistants reliant les moules à leur rocher. La biodiversité représente donc une “extraordinaire bibliothèque d’innovation” qu’il faut protéger. 

Mais pour se placer dans le vivant et s’en inspirer, il faut d’abord avoir les clés pour l’observer. Le discours humain sur notre appartenance à la nature et la formation à l’observation de la biodiversité sont donc clés. Finalement, c’est peut être l’aspect qui unit le travail de Gilles Boeuf, Isabella Salton, Mya-Rose Craig, Hugo Meunier et Franck Zal dans leur structure respective : chacun à leur manière, ils nous aident à poser de nouveaux mots et un nouveau regard sur la biodiversité pour trouver l’équilibre qui assurera notre survie en protégeant le monde du vivant. 

"Toutes les innovations de rupture dont on a besoin ont déjà été mises en œuvre dans la nature !" 🍄


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