Penser l’école avec Najat Vallaud-Belkacem et François Taddei (1/3)

Écol(ogi)e : apprendre le développement durable (1/3)

D’un côté, il y a les cases ultra rigides de notre système éducatif : les matières, les notes sur 20, les interrogations et les classements. De l’autre, il y a les défis environnementaux les plus immenses, complexes et multisectoriels jamais rencontrés par l’humanité comme la lutte contre le changement climatique et la protection de la biodiversité. Entre les deux, il y a comme une inadéquation. Un décalage grotesque. Une faille béante. Est-on complètement à côté de la plaque ? À quoi les élèves et les étudiants actuels sont-ils préparés ? Que faut-il changer ? Rencontre avec Najat Vallaud-Belkacem et François Taddei, deux acteurs qui font bouger les lignes du monde de l’éducation à leur manière.

François Taddei
Merci à
Najat Vallaud-Belkacem et François Taddei
Apolline Tarbé
Écrit par
Apolline Tarbé

Najat Vallaud-Belkacem, vous avez été Ministre de l’Éducation Nationale de 2014 à 2017. Selon vous, à quoi l’école prépare-t-elle les élèves aujourd’hui ? Quelles sont les connaissances valorisées et les modalités pédagogiques privilégiées dans le système éducatif actuel ?

Najat Vallaud-Belkacem : L’école en France prépare principalement à l’acquisition de savoirs et privilégie encore trop le travail individuel et écrit. Les réformes mises en œuvre entre 2012 et 2017 dans les écoles et le collège ont eu pour but de mieux valoriser les compétences, le travail collectif et l’oral. L’organisation du collège et la refonte du brevet avaient ces objectifs.

François Taddei, vous avancez dans votre livre Apprendre au XXIe siècle que l’école ne prépare pas les élèves à relever les défis qui s’annoncent pour eux (robotique, intelligence artificielle, changement climatique…) Quels changements devrait-on mettre en œuvre à l’école pour préparer les élèves à faire face à ces problèmes ?

François Taddei : Aujourd’hui, nous sommes sélectionnés sur nos capacités de mémorisation et de calcul, alors que les machines sont meilleures que les humains à ces deux choses. Il faut repenser le système éducatif pour passer d’une logique de compétition à une logique de coopération. D’une logique disciplinaire où on apprend les connaissances d’hier à une logique de capacité à collaborer de manière interdisciplinaire pour co-construire les solutions de demain. Et il faut être capable de le faire dans des collectifs ouverts et bienveillants et non dans des systèmes où le harcèlement est au moins implicitement accepté, et où on ne travaille ni les soft skills, ni les compétences émotionnelles, relationnelles, les capacités à créer, à communiquer…

Par définition, personne n’a la solution au problème climatique. La solution, si on la trouve, sera co-construite et impliquera des milliards de gens. Or le système éducatif actuel transmet les savoirs des générations précédentes, en faisant l’hypothèse que ça suffira aux générations suivantes pour s’en sortir. Tant que le monde était à peu près prédictible, et à peu près constant, ça pouvait fonctionner. Mais aujourd’hui, les transformations des métiers s’accélèrent et les crises sont de plus en plus abondantes. Notre capacité à répondre à ces défis peut s'apprendre, mais pour l'instant elle ne s'enseigne pas. Et on le voit bien, parce qu’il y a une génération entière qui préfère manifester plutôt que d’aller à l’école qui les prépare à un monde qui n’est juste pas le bon. 

"Une génération entière préfère manifester plutôt que d’aller à l’école."

Existe-t-il aujourd’hui, en France, des initiatives qui proposent une nouvelle approche éducative et offrent des outils adéquats pour faire face aux enjeux environnementaux ? 

NVB : L’environnement peut difficilement être traité comme une discipline dans les enseignements. En fait, l’environnement mobilise des savoirs de multiples disciplines telles que les sciences de la vie et de la terre ou la géographie. Lors de la réforme du collège de 2016, avaient été créés des enseignements pratiques interdisciplinaires dont un des thèmes était le développement durable. C’est me semble-t-il la meilleure façon d’aborder ce champ d’étude.

FT :
Il y a plein d’actions pédagogiques qui permettent aux élèves de s’attaquer à ces sujets. Mais il n’y en a aucune de systémique - en tous cas, certainement pas en France. Un tas de dispositifs commencent à voir le jour à l’initiative d’acteurs associatifs, d’universités, de mouvements de jeunesse qui se mobilisent. Mais ce ne sont que des acteurs individuels et des petits collectifs qui font avec les moyens du bord des choses qui peuvent être très intéressantes, mais qui ne peuvent pas passer à l’échelle et être aussi systémiques qu’il serait nécessaire.

François Taddei, vous avez lancé un programme pédagogique, appelé Les Savanturiers, qui invite les enseignants à mener un projet d’éducation par la recherche portant sur plusieurs champs d’investigation scientifique (neurosciences, climatologie, histoire, numérique…) Ce projet est-il déployé à grande échelle aujourd’hui ? Quelles leçons peut-on en tirer ?

FT : Notre programme des savanturiers est un bel exemple de changement d’échelle. Il a démarré dans une classe et en quelques années, 30 000 enseignants ont été formés. Le projet s’est déployé avec très peu de moyens : nous n’avons que peu de financements publics, notamment parce qu’il n’y a pas de financement public récurrent pour l'accompagnement de l’innovation. Donc nous sommes tributaires de financements de fondations. Le programme fonctionne bon an mal an, mais ça n’est pas normal qu’il n’y ait pas plus de ressources pour ce genre de projets. 

Plus généralement, le système éducatif souffre du manque de recherche et d’accompagnement des transformations. Notre système de santé évolue car il fait de la recherche : à l’institut Pasteur, à l’institut Curie, à l’INSERM, dans l’université publique. Or à l’Éducation Nationale, nous n’avons pas créé de communs en termes de recherche, de logiciels open source, de formation continue, de création d’outils… donc on est très en retard sur cette partie. Tant que l’on n’investit pas dans la transformation du système, il ne se transformera pas : c’est aussi simple que ça. Le budget de l’Éducation Nationale est le premier de l’État avec 60 milliards d’euros. Pourquoi ne pas dédier 1% de ce budget à la recherche ? 

À quelle échelle faut-il penser l’enseignement des enjeux environnementaux ? 

FT : Je pense qu’il faut penser la citoyenneté, l’éducation, et l’ensemble de nos actions de manière fractale. En mathématiques, un objet fractal est une figure qui est identique quelle que soit l’échelle à laquelle on la regarde. 

En parlant d’écologie, certaines personnes disent “il faut penser global et agir local”. Mais je pense qu’il faut penser fractal, c'est-à-dire qu’il faut penser à toutes les échelles. Chaque solution doit être documentée et partagée pour pouvoir être déployée dans d’autres environnements : il faut agir d’une manière qui puisse devenir virale. Il ne s’agit pas d’imposer ses solutions aux autres mais de leur proposer des ressources, pour qu’ils n’aient pas à réinventer la roue et qu’ils puissent adapter la solution à leurs données météorologiques, économiques, ou technologiques locales. Je crois aux solutions qui se déclinent localement. 

De la même manière, en pédagogie, il faut établir des grands principes invariants qui se déclinent différemment localement. Par exemple, le principe de reconnexion à soi, aux autres et à la nature sera vécu différemment selon qu’on vit au Sahara ou sur la banquise.

"La recherche en éducation est nécessaire pour progresser et elle reste trop peu reconnue en France."

Najat Vallaud-Belkacem, quels sont les obstacles que vous avez rencontrés, en tant que Ministre, pour la reproduction de ce genre d’initiatives à grande échelle ? Et quels sont les leviers qui permettraient aujourd’hui cette réplication ? 

NVB : De nombreux enseignants ou des associations innovent chaque jour en pédagogie. Il n’est pas toujours pertinent de reproduire une initiative réussie quelque part car le contexte et les élèves ne sont pas les mêmes. Mais ce qui serait bien, ce serait que ces innovations fassent l’objet d’études pour comprendre pourquoi elles réussissent. La recherche en éducation est nécessaire pour progresser et elle reste trop peu reconnue en France. La réforme des écoles supérieures du professorat et de l’éducation allait dans ce sens. Ces écoles devaient également permettre de renforcer la formation continue des enseignants.

Comment accompagner les enseignants dans cette révolution des pratiques ? Y a-t-il un arbitrage à faire entre le principe de liberté pédagogique et l’urgence des enjeux environnementaux ? 

NVB : Il n’y a pas d’arbitrage à faire entre un enseignement sur l’environnement et la liberté pédagogique. Un enseignant dispose d’un programme dans lequel figurent les enjeux environnementaux. Il a ensuite besoin d’être accompagné dans sa pratique d’enseignement, avec de la formation. Enfin, il va construire son cours en fonction de ses élèves, et là c’est sa liberté d’enseignement qui intervient.

FT : Je ne suis pas dans une logique de révolution mais d’accompagnement. Je pense qu’il y a tellement peu de ressources données à ceux qui ont envie de bouger que si l’on commence par donner les moyens à ces personnes, les aider, et faire la preuve avec eux que ça avance, de plus en plus de leurs voisins qui voudront faire la même chose.

Je crois à la démocratie et à la liberté pédagogique. Je ne pense pas que ce soit antagoniste d’une politique volontariste. Aujourd’hui, l’allocation du peu de budget de formation continue de l’Éducation Nationale est décidée de manière verticale. Je pense que ce n'est pas la bonne manière de faire. Il faut permettre aux enseignants et aux établissements de définir leurs priorités et leur offrir de se former sur ces sujets. Alors qu’en imposant des sujets à tout le monde, on provoque des blocages et finalement rien ne se passe.

"Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance !"

Les nouvelles méthodes que vous préconisez tous les deux (la collaboration, l’interdisciplinarité et l’approche pédagogique de résolution de défis) représentent-elles un tremplin ou un obstacle pour l’égalité des chances à l’école ? 

FT : Le programme des savanturiers fonctionne super bien dans les quartiers défavorisés. Il a tendance à réduire les écarts parce qu’il propose des pédagogies de coopération, de libération de la curiosité, d’émancipation, qui permettent aux jeunes de découvrir des mondes entiers. Ça les surmotive et leur donne envie d’aller très loin. 

Ces nouvelles pédagogies ne sont donc pas du tout incompatibles avec la lutte pour l’égalité des chances. Mais ça suppose une certaine organisation politique et l’allocation de ressources. Initialement, Maria Montessori a développé sa pédagogie pour les jeunes les plus défavorisés ! Aujourd’hui, on dit des classes Montessori que ce sont les classes d’élite, car elles sont réservées aux personnes qui ont les moyens de payer pour ça. Mais l’Etat pourrait tout à fait décider d’offrir du matériel Montessori à toutes les maternelles de France. Certes, c’est un investissement. Mais si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance ! De facto, on a essayé - si ce n’est l’ignorance, du moins des méthodes qui fonctionnent mal. Et ça coûte cher parce que ça engendre des conséquences coûteuses comme le décrochage scolaire, les inégalités sociales…

NVB : Les nouvelles méthodes pédagogiques (interdisciplinarité, travail collectif, valorisation de l’oral) permettent de diversifier les compétences qui seront utiles pour que les jeunes réussissent dans le monde du travail. Cette diversité permet de mieux faire réussir les jeunes en favorisant des approches qui jusqu’à présent étaient peu reconnues. Notre école a très bien su valoriser l’acquisition des savoirs et l’écrit, ce qui convient à certains jeunes. Mais d’autres ont de vraies qualités orales et de travail collaboratif, qui sont toutes aussi essentielles.

Quels sont les autres grands sujets qui devraient être au cœur des apprentissages du XXIème ?

NVB : les savoirs nouveaux apparaissent régulièrement : l’informatique est devenu essentiel ; l’étude de l’environnement également. Ces évolutions nécessitent d’orienter davantage les enseignements vers la maîtrise de compétences essentielles pour s’adapter aux changements. Le savoir reste important mais il ne peut plus suffire à lui seul. Les jeunes seront demain soumis à des défis multiples et leur capacité d’adaptation de de compréhension des changements sera plus que jamais mobilisée.

Y a-t-il un lieu d’apprentissage privilégié pour comprendre les enjeux environnementaux et tenter d’y répondre ?

NVB : Je ne parlerai pas forcément de lieu mais de méthode d’apprentissage. Pour comprendre les problèmes environnementaux, il faut mobiliser des savoirs disciplinaires différents. Par exemple, pour mesurer les effets des gaz à effets de serre et le réchauffement climatique, il faut mobiliser la physique-chimie, les SVT et la géographie. Or cette approche pluridisciplinaire n’est pas naturelle dans nos enseignements et elle doit s’apprendre.

FT :
La nature ! Aujourd’hui, les enfants connaissent plus de logos d’entreprises que d’espèces de plantes ou d’animaux. Il y a quand même un problème ! Être capable de protéger quelque chose que l’on ne connaît pas et que l’on n’a pas appris à aimer, ça n’est pas facile.

En plus, aujourd’hui, la technologie peut permettre d’augmenter l’expérience pédagogique de rencontre avec la nature. Avec un téléphone portable, on peut désormais géolocaliser les plantes et les animaux que l’on observe et contribuer à des projets de recherche comme celui porté par le Muséum d’histoire naturelle par exemple. Ces projets participatifs permettent de comprendre les spécificités de l’environnement dans lequel on est et donc d’apprendre sur les saisons, les impacts de l’homme sur l’environnement… et éventuellement les changements climatiques. 

Qu’ils soient dans les Vosges ou en Méditerranée, les élèves n’observeraient pas les mêmes écosystèmes mais ça n’est pas grave !

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