De l’eau potable avec du brouillard

Cloudfisher récolte les nuages

LIEU(x)
Agadir, Maroc
article
Coralie Custos-Quatreville
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Au sommet du mont Boutmezguida, dans la région des Aït Baamrane au sud-ouest du Maroc, l’anthropologue Jamila Bargach et ses équipes réalisent, à 1225 mètres d’altitude, un moissonnage peu conventionnel, et pourtant vital, celui du brouillard.

Le ciel est tangerine, presque rouge ce jour-là dans l'Anti-Atlas. Sur le chemin qui nous mène dans la région des Aït Baamrane, nous croisons des silhouettes fines, souvent voilées, avec tantôt des enfants, et quelquefois un mulet. Au loin, les sommets des montagnes se dessinent ; juste après, le pré-sahara commence. Dans ce pays semi-aride où les pluies sont rares et irrégulières, les précipitations atteignent à peine le huitième de la moyenne nationale. C’est peu. Très peu. Ici, d’ailleurs, dans le village d’Agni Hya où nous faisons halte, les femmes se sont relayées pendant des siècles pour aller chercher l'eau. Un long périple, sans interruption et répété jusqu’à trois fois par jour. 

Alors, en 2015, quand l’association Dar Si Hmad pose ses premières balises et annonce une exploration de l’autre versant pour étudier ce phénomène météorologique, les habitants témoins restent dans l’expectative. Il faut dire que chez eux, le brouillard est bien plus qu’un objet d’étude. À dire vrai, il s’agirait même d’un objet de culte fait de multiples croyances et mythes hérités. Dans un pays où la sécheresse est endémique, l’arrivée du brouillard est forcément un événement qui attise les peurs, soulage les consciences et cristallise les fantasmes. Et, l’on sans doute, l’indifférence n’est jamais de mise lorsque, recouvert d’un amas gris, le village que vous connaissez, devient peu à peu et en quelques heures, invisible.

Nous ne faisons que reprendre, améliorer et adapter à grande échelle une technicité dont se servaient déjà les peuples anciens.
Jamila Bargach

C’est à cette saison bien particulière, lorsque l’anticyclone des Açores et le courant froid des Îles Canaries créent de l’évaporation et de la pression vers les montagnes, que les équipes scientifiques se mettent en route vers les sommets. Sur le liseret de cette barrière naturelle, les unités de collecte de brouillard de Dar Si Hmad sont particulièrement bien positionnées. Plusieurs tests ont été nécessaires avant de trouver cette localisation idéale. Désormais, grâce au vent qui le pousse, le brouillard traverse de grands filets, se condense, et tombe dans un contenant placé en dessous de l’installation. Goutte après goutte, la quantité d’eau devient conséquente et grâce à la gravité, l’eau descend de Boutmezguida vers les deux réservoirs de stockage. L’eau traversera au total près de sept kilomètres dans la canalisation principale, puis continuera sa route vers les conduites secondaires pour connecter les villages. Et c’est ainsi, au bout de quatre années de recherche seulement que les habitants d’Agni Hya, se verront doter d’un réseau de canalisation d’eau potable.

Ce système, nous l’avons élaboré pour venir en aide aux communautés berbères extrêmement pauvres.
Jamila Bargach
De l’eau potable avec du brouillard

Une technique révolutionnaire ? Oui, pour sûr. Une invention marocaine ? Pas vraiment. D’après Jamila Bargach, anthropologue et directrice exécutive de l’association, la technique est un héritage séculaire. Vicky Marzol, climatologue espagnole et partenaire co fondatrice du projet, a démontré comment cette technique fût utilisée par les autochtones des Îles Canaries qui ramassaient l’eau de brouillard à partir du gros feuillage sur lesquels les gouttelettes se condensaient et glissaient pour tomber dans des trous creusés sous ces arbres. “Nous ne faisons que reprendre, améliorer et adapter à grande échelle une technicité dont se servaient déjà les peuples anciens” décrit l’anthropologue. Pour autant, à cette échelle de déploiement, la solution Cloud Fisher marque un tournant en étant aujourd’hui considéré comme le plus grand projet de captage de brouillard au monde.

En rendant possible l’accès à l’eau potable et l'autonomisation de quatre-cents habitants dans la région de Sidi Ifni, les équipes de Dar Si Hmad présidé par Aissa Derhem démontre la vitalité et les atouts de la recherche interdisciplinaire pour venir à bout d’une problématique de société. “Ce système, nous l’avons élaboré pour venir en aide aux communautés berbères extrêmement pauvres. Dépendantes des aléas climatiques, et de plus en plus appauvris par l’assèchement des nappes phréatiques, il fallait trouver une solution intégrée et locale, capable de penser la collecte et la redistribution d’une ressource nécessaire à la vie” témoigne Jamila Bargach. 

Mis en place en 2006, puis déployés en plusieurs unités en 2009, les filets sont opérationnels depuis 2016. Ils continuent d’être améliorés grâce aux recherches universitaires, aux contributions financières des agences de promotion du Maroc comme des bailleurs de fonds marocains. Plusieurs partenaires extérieurs soutiennent également le projet comme l’Ambassade de la Finlande, la Fondation américaine Global Greengrants ou encore la Fondation allemande Munich Re. Aujourd’hui, les communautés payent une contribution symbolique qui couvre les dépenses de maintenance des filets. Et l’association développe des programmes d’éducation à l’eau pour mieux gérer cette ressource vitale.

L’impact positif de l’initiative en chiffres :

1700m2 de filets sur 31 unités réparties. Cela correspond à 35 tonnes d’eau récoltées par jour, soit 22 litres d’eau par mètre carré de filet. Aujourd’hui, 16 villages sont connectés au réseau d’eau potable. En 2023, la région de Talloust devrait pouvoir être la prochaine sur la liste avec le déploiement de Cloud Fisher sur 8 nouveaux villages.

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