Les écrans ont-ils mis les étudiants en veille ? (2/5)

ENQUÊTE (2/5) « L'école à distance » 🕵️

Épuisés. À bout de souffle. Ils sont 65% d’étudiants à ressentir cette lassitude (étude : Sciences Po Bordeaux, janvier 2021). Parmi eux, et sur les 35% restants, combien sont-ils pourtant à refaire le monde en distanciel ? L’engagement en ligne est-il un nouveau phénomène ? Les écrans ont-ils mis les étudiants en veille ? Enquête.

François Taddei
Merci à
Apolline Tarbé
Écrit par
Apolline Tarbé

Covidés mais pas dépolitisés

Commençons par briser le cliché de la jeunesse dépolitisée. Certes, les étudiants ont abandonné les canaux traditionnels d’engagement (syndicats et partis politiques). Mais rassurez-vous, ils ne sont pas pour autant devenus égoïstes, paresseux et amorphes. Loin de là. Leur engagement prend simplement des formes plus ponctuelles. Plus locales. Moins institutionnelles. En 2020, 38% des jeunes âgés de 18 à 30 ans ont indiqué participer aux activités d’une association. Un chiffre supérieur de 4 points à nos homologues européens, et en constante augmentation depuis trois ans (baromètre DJEPVA sur la jeunesse 2020). 

Et une chose est certaine : la COVID n’a pas démobilisé les étudiants. Sur les sujets de société qui les animent comme la crise climatique, les inégalités sociales, le sexisme ou le racisme; leurs convictions sont inchangées, voire renforcées. “La crise en cours accentue toutes les inégalités qui étaient déjà présentes” explique Samantha Peicheux, étudiante en master d’Économie Sociale et Solidaire à Sciences Po Bordeaux. “J’ai d’autant plus l’impression que mon cursus prend tout son sens dans ce contexte”. Un détermination partagée par la majorité des jeunes, d’après les observations du sociologue belge Geoffrey Pleyers.

“La crise en cours accentue toutes les inégalités qui étaient déjà présentes”

From “battre le pavé” to “battre le clavier”

Et les étudiants ne se contentent pas d’être bourrés de convictions. Ils passent à l’action, COVID ou pas. Le 100% distanciel les a incités à repousser les limites de leur militantisme. À repenser leurs supports et leurs modalités d’engagement. Fiona Steffan, étudiante en master de biologie à Lyon et particulièrement mobilisée sur le sujet du réchauffement climatique, a vécu cette bascule lors de sa mobilisation pour la loi climat. Elle qualifie son nouvel activisme de “lobbying citoyen” : “je partage des informations sur les réseaux sociaux, je signe des pétitions, j’envoie des lettres à des députés”. Une nouvelle forme de militantisme largement démocratisée : en 2020, quasiment un jeune sur deux a signé une pétition ou défendu une cause sur Internet, un blog ou un réseau social. 

De la même manière, les associations étudiantes des établissements d’enseignement supérieur se réinventent. Elles prennent le sujet de l’isolement et du mal-être étudiant à bras le corps. Elles proposent des événements en ligne. Elles diffusent du contenu sur leurs sujets en attendant de pouvoir rassembler les étudiants à nouveau. Thierry Picq, professeur à l’EM Lyon, se dit “frappé de la vitalité de la vie associative de l'école” malgré le contexte sanitaire qui limite les rencontres. Un constat partagé par Denis Boissin, directeur adjoint de Skema Business School, qui va jusqu’à affirmer que la COVID a été “un accélérateur pour la vie associative”, puisque les événements en ligne ont “donné une visibilité incroyable à des associations qui étaient jusqu’ici actives sur leur campus uniquement”. 

Preuve ultime que les écrans n’ont pas mis les jeunes en veille (pour ceux qui en avaient encore besoin) : la COVID a représenté une raison supplémentaire de s’engager pour les jeunes. Pendant la période de confinement, ils sont ceux qui ont le plus donné de temps bénévolement dans un groupe ou une association (22% contre 7% pour leurs aînés). Parmi ceux ayant entendu parler de la plateforme jeveuxaider.gouv, ils représentent ceux qui se sont le plus inscrits pour proposer leur aide (18% contre 10% de l’ensemble des Français). Ils ont également plus souvent rendu service à des personnes fragiles ou au personnel soignant (22 % contre 17 % pour les plus de 30 ans). (CREDOC - Enquête Conditions de vie et aspirations, avril 2020)

“Je partage des informations sur les réseaux sociaux, je signe des pétitions, j’envoie des lettres à des députés” 🏛

Quid de l’activisme en ligne

Les étudiants ont donc redoublé d’énergie pour continuer leur engagement militant, associatif ou étudiant. Mais malgré toutes les possibilités offertes par le numérique, leur frustration reste grande. Leur sentiment d’impuissance gagne du terrain. 

De toute évidence, la majorité des événements de la vie étudiante ne sont pas transposables au format numérique. Et pour les étudiants, la pilule est dure à avaler. Même en faisant tout son possible pour transformer les événements culturels et sportifs qu’il organisait au sein de son école d’ingénieur, Gauthier Bouchenoire a fait les frais de cette année à distance. “C’est une vraie vie en parallèle de l’école qui a été complètement détruite par cette situation” regrette-t-il. 

Au-delà du problème de la faisabilité se pose la question de l’impact réel des événements en ligne. Louis Claret, étudiant en école de commerce et fervent utilisateur de Twitter pour partager ses convictions sociales et écologiques, questionne de plus en plus son militantisme en ligne : “partager des informations sur les réseaux sociaux, ça donne bonne conscience, mais ça ne change rien ! Il faut que l’activisme de surface soit complété par l’action concrète qui fera la différence”. 

“Il faut que l’activisme de surface soit complété par l’action concrète qui fera la différence” ✊

Déconfiner l’engagement

Telle est l'intuition de Louis : on ne changera pas le monde à coups de pétitions en ligne. Pour avoir un réel impact, le militantisme numérique doit être complété par l’action concrète. Des manifestations. Des boycotts. Des événements associatifs. 

Aujourd’hui, l’engagement en ligne offre un certain confort : il permet aux étudiants d’agir sans bouger de leur chambre. Il est “à la carte”, parfaitement modulable aux disponibilités et aux centres d’intérêt de chacun. Demain, lorsque le contexte sanitaire le permettra, l'activisme des jeunes se jouera aussi sur le terrain, en dehors des écrans. Il faudra alors prouver que cette année de militantisme numérique n’était pas vaine, et joindre l’acte à la parole. Quelles seront les conséquences de cette année en distanciel sur leurs modalités d’action et leur sentiment de faire la différence ? Seuls les mois à venir nous le diront. 

Les écrans ont-ils éteint les étudiants ? Certainement pas. Les jeunes sont plus alertes que jamais. Ils sont prêts à soulever des montagnes pour construire le fameux “monde d’après” qu’ils rêvent plus juste, plus vert, plus inclusif. Espérons seulement qu’ils sauront déconfiner leur engagement le moment venu. 



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